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La nécropole de Bénazet (Aude), par Jean-Paul CAZES

Localisation de Bénazet (image de Mappy)

Localisation de Bénazet (image de Mappy)

Le site de Bénazet se situe à la limite des départements de l’Aude et de l’Ariège, dans une zone qui s’inscrivait durant l’Antiquité à proximité de la limite orientale de la cité de Toulouse.

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DECOUVERTE DE LA NECROPOLE ET DEROULEMENT DES FOUILLES 

La nécropole a été découverte dans le cadre de l’exploitation, dans les années 1950-1960, d’une gravière en bordure immédiate de la rivière Hers, affluent de l’Ariège. D’après divers témoignages, une vingtaine de tombes auraient alors été détruites. La répartition des fosses fouillées aux abords de la carrière semble accréditer cet ordre de grandeur car les tombes ne s’étendent pas au-delà des angles de la cavité. La découverte d’une boucle simple et d’une plaque boucle par le propriétaire du terrain de l’époque, Louis Gardès, a suscité l’attention d’archéologues locaux. Une fouille de sauvetage limitée à une dizaine de sépultures fut réalisée en 1971 et 1972 par messieurs Surre et Muratet.

L’intérêt pour le site a été renouvelé à la fin des années 1980 dans le cadre d’une recherche universitaire sur le Lauragais médiéval. À cette occasion, le mobilier anciennement découvert a fait l’objet d’un réexamen par Jean-Paul Cazes. La présence de deux plaques boucles rectangulaires en bronze à décor ajouré, de “type D” (selon la classification de R. Moosbrugger Leu de 1967), bien connu dans le contexte de la Burgondie franque, et d’une plaque en fer damasquiné, considérée alors comme d’inspiration septentrionale, soulevait la question d’apports exogènes dans la population de la nécropole.

À partir de 2000, un programme de recherche collectif portant sur “l’époque mérovingienne en Midi-Pyrénées” et une volonté de valorisation du patrimoine exprimée par la commune de Mazères, limitrophe du gisement, se sont conjugués pour nous inciter à relancer les recherches de terrain (notamment avec la collaboration de Nicolas Portet).

Une campagne d’évaluation a été menée en 2001. L’ampleur des vestiges conservés (environ 350 sépultures estimées) a permis d’envisager une fouille programmée et extensive de la nécropole. La fouille, débutée en 2003, a pu être poursuivie de façon intégrale entre 2005 et 2007. Ces recherches ont permis d’étudier au total 363 sépultures réparties sur une surface d’environ 2000 m2. Si l’on tient compte des tombes détruites par la gravière et par les travaux agricoles, l’ensemble funéraire devait rassembler à l’origine un peu plus de 400 inhumation.

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OCCUPATION ANCIENNE DU SITE

La fouille des sépultures a livré dans les remblais deux lames de silex et une pièce en quartzite, témoins d’une possible occupation préhistorique des berges de l’Hers, et qui se trouvaient dans les terrasses de graviers constituant le substrat du site. À quelques dizaines de mètres de la nécropole, une grande hache en pierre polie avait également été trouvée par M. Gardès. Il s’agit d’une hache d’apparat en pierre verte (éclogite) provenant du massif alpin, qui signale probablement une sépulture du Néolithique moyen détruite par les labours.

Le décapage a ensuite révélé, au sein de la nécropole mérovingienne, la présence d’une inhumation en fosse datée par 14C de l’Âge du Bronze ancien, qui semble isolée. On note aussi la présence, sur la majeure partie de l’emprise de la nécropole, de vestiges épars et remaniés de tombes à incinération datables de la fin de l’Âge du Bronze ou du début de l’Age du Fer. L’importance de cette implantation funéraire protohistorique nous échappe, car ses éléments n’ont été retrouvés qu’en position remaniée dans le comblement des sépultures du haut Moyen Age ; les fosses, peu profondes à l’origine, ayant été détruites par les labours. Cette nouvelle occupation funéraire est sans doute à mettre en relation avec divers trous de poteaux et quelques fosses silos recelant des céramiques du début de l’Âge du Fer, qui sont plutôt liés à une occupation domestique, et reconnus par la fouille en bordure du gisement funéraire. Bien qu’il n’y ait aucune continuité avérée entre les diverses structures funéraires qui se sont échelonnées durant plusieurs millénaires sur le site, on peut relever que les exemples d’installation de nécropole du très haut Moyen Âge sur un site funéraire protohistorique sont attestés dans d’autres régions. L’érosion importante de la surface du sol depuis le Moyen Âge, qui a fait disparaître d’éventuels micro reliefs liés à des vestiges anciens, nous empêche de vérifier s’il s’agit d’une volonté délibérée de privilégier une relation avec un site où aurait été maintenue la mémoire d’une vocation funéraire, où d’un simple hasard dû à un même choix d’implantation topographique.

Par ailleurs, on doit souligner que le site n’a pas d’antécédent durant la période gallo-romaine. Aucun vestige bâti ni même du mobilier remanié antique n’a été retrouvé dans l’emprise de la nécropole. Celle-ci n’a par ailleurs livré aucune trace de sépulture en sarcophage, en coffre de tuiles ou en amphore, structures habituelles dans la région à la fin du Bas-Empire. Elle correspond pleinement à une implantation funéraire contemporaine des royaumes barbares, du type parfois appelé “nécropole de plein champ”. La fouille extensive, les données taphonomiques* et le mobilier, étayés par une série de datations radiocarbones, ont permis d’établir une répartition topographique et chronologique des tombes suffisamment explicite pour caractériser en fait l’existence de deux nécropoles successives, avec une probable solution de continuité entre les deux ensembles.

Un premier groupe d’environ 65 inhumations aux caractéristiques spécifiques est daté du Ve siècle. Un deuxième ensemble, plus important, se développe aux cours des VIe et VIIe s. Une série particulière de tombes, qui constitue pratiquement un troisième groupe, marque enfin l’extension de l’ensemble précédent, au sud et à l’est, à la fin du VIIe s. ou au début du VIIIe., jusqu’à une structure sur poteau qui occupe l’angle sud-est de la nécropole.

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LA NECROPOLE DU Vème SIECLE

Fouilles de la nécropole de Bénazet

Fouilles de la nécropole de Bénazet

Les tombes de cet ensemble ont été identifiées dès le début de la fouille par leurs caractéristiques spécifiques, qui les distinguent nettement des tombes mérovingiennes de la période suivante.

Le groupe se concentre dans la partie nord-ouest du gisement, près de la berge, qui forme un talus de plusieurs mètres de hauteur jusqu’au lit de la rivière, et où une bande enherbée non fouillée au nord peut receler quelques tombes non reconnues (à priori peu nombreuses). Dans cette zone, on a pu constater que les labours ont provoqué une érosion plus importante du sous sol. Ils ont pu, de même que l’érosion de la berge, difficile à estimer, également détruire quelques fosses. Enfin la gravière a probablement fait disparaître la partie occidentale de la zone funéraire (dont la sép.1, d’où provient la première boucle retrouvée, datable du Vème siècle). Le décapage de la bande de terrain au nord de la gravière montre cependant que l’aire d’inhumation ne devait pas s’étendre vers l’ouest de façon notable. On peut présumer que cette nécropole ne devait pas rassembler plus d’une centaine d’individus (le nombre de 80 semble plus probable).

Les tombes de ce groupe se caractérisent par une architecture particulière. Toutes sont orientées. Les fosses, dans leur grande majorité, sont relativement larges et profondes, d’environ 80 cm de profondeur par rapport au sol actuel. Par contre, si le creusement est large, les corps présentent une constriction latérale prononcée, indiquant l’étroitesse du contenant. On observe en outre un effet de gouttière souvent important, marqué notamment par une surélévation des épaules, qui renforce l’idée d’une place limitée pour le corps. Outre les observations taphonomiques, des traces ligneuses matérialisées par une zone noire ou très sombre dans le sédiment sableux, et qui ont été observées sur plusieurs tombes, portent à considérer qu’il s’agissait de cercueils monoxyles*. La section curviligne du contenant a, de plus, été constatée dans plusieurs cas particulièrement explicites. L’état d’écrasement spectaculaire de plusieurs crânes enfin est dû à un effondrement brutal du couvercle intervenu semble-t-il assez rapidement après l’inhumation.

Les corps reposent systématiquement avec les bras tendus sur les côtés. Dans quelques cas on a pu observer un léger déplacement des avant-bras vers le centre, qui s’est produit au moment de la décomposition et toujours sous l’effet de gouttière. Au sein de ce groupe, on a pu constater lors de la fouille plusieurs cas de déformation artificielle du crâne, pratique fréquente chez certains peuples de germains orientaux qui l’auraient adopté sous l’influence des Huns. Six cas au moins ont été repérés sur le terrain (sur 28 crânes qui permettaient un examen in situ), mais un nombre plus élevé n’est pas exclu dans la mesure où une partie des crânes, fragmentés, nécessite d’être remontée pour être étudiée. Un cas de trépanation a aussi été constaté. Enfin la presque totalité des tombes ne présentait aucun dépôt funéraire ni accessoire vestimentaire en matériaux non périssables.

Les datations radiocarbones (six ont été réalisées au sein de ce groupe, soit environ 10 % des tombes) placent nettement cette phase d’inhumation au sein du Vème siècle. Si l’on considère certains pics de probabilité, plusieurs sépultures se situeraient plutôt au début du siècle. Cette chronologie est confirmée par les rares éléments de mobilier livrés par cet ensemble : anneaux d’oreille selon la mode danubienne, perles de petite taille dans trois tombes féminines. Une seule sépulture peut véritablement être qualifiée d’inhumation habillée, la sépulture 356, qui marque probablement la phase finale de l’utilisation de cette nécropole dans la seconde moitié du Vème siècle. La femme inhumée portait, très haut sur le côté gauche, une petite plaque boucle en fer, avec boucle réniforme, deux fibules de type germanique en fer à décor damasquiné pour l’une et tôle en alliage cuivreux pour l’autre, une perle associée aux deux fibules sur le côté droit de la poitrine, une autre associée à deux bagues, probablement dans un sachet, au niveau du bras droit, enfin une tôle en alliage cuivreux (servant de miroir ?) et une pince à épiler dans la main gauche. On peut sans doute rattacher à ce groupe une sépulture d’enfant qui portait des boucles d’oreille et deux perles, dont l’une, en verre opaque bleu foncé, avec pastilles jaune pâle, rouge et verte, est d’un type que l’on trouve associé à des tombes de barbares orientaux.

L’ensemble des marqueurs “culturels” permet d’envisager que nous sommes en présence d’un groupe de germains orientaux établis à Bénazet au Vème siècle. Dès lors, on est amené à établir un lien très probable avec l’installation des Wisigoths en Aquitaine au début du Ve s.  Leur présence à cet endroit pourrait s’expliquer par la proximité de la limite de la cité de Toulouse, face à la partie méditerranéenne de la Gaule Narbonnaise, convoitée par le pouvoir wisigothique. À titre d’hypothèse, l’arrêt des inhumations qui semble intervenir dans la seconde moitié du Vème siècle, pourrait s’expliquer par le départ du groupe humain installé dans ce secteur consécutif à l’annexion de la Gaule méditerranéenne au royaume de Toulouse dans les années 460-470. Cette période correspond par ailleurs au moment où la pratique de l’inhumation habillée commence à se généraliser chez les Goths d’Occident. Ce fait expliquerait en outre la rareté des tombes recelant des parures d’habillement. L’ensemble de ces observations pourrait apporter un élément de réponse à la discrétion des traces du peuplement wisigothique dans l’Aquitaine du Vème siècle., qui n’a pas été identifié lors des fouilles anciennes de nécropoles. Les méthodes modernes (taphonomie, datations radiocarbones, observations anthropologiques) appliquées dans le cadre de la fouille extensive d’un site funéraire, et étayées par quelques éléments mobiliers, ouvrent donc de nouvelles perspectives pour cette problématique. La mise en évidence de ce premier ensemble chronologique au sein de la nécropole de Bénazet nous paraît constituer un bon exemple pour alimenter celle-ci.

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LA NECROPOLE MEROVINGIENNE

Quelques inhumations de la nécropole de Bénazet

Quelques inhumations de la nécropole de Bénazet

En fonction des données chronologiques présentées précédemment, et de celles fournies par les plus anciennes sépultures du groupe suivant, il semble qu’on puisse considérer que l’utilisation funéraire du site de Bénazet présente un hiatus de plusieurs décennies entre la fin du Vème et le début du VIème siècle. L’impression de coupure est renforcée par l’implantation des nouvelles tombes, qui paraissent délibérement éviter le premier champ funéraire pour s’établir immédiatement au sud de celui-ci.

Ce n’est que dans la seconde partie du VIème siècle, alors que les signalisations des premières tombes commençaient peut-être à disparaître, que l’extension vers le nord de cette nouvelle nécropole occasionnera des recoupements de fosses antérieures. Ce fait, qui illustre par ailleurs la chronologie relative des deux groupes, ne concerne qu’un faible nombre de cas, parmi lesquels plusieurs sépultures d’enfants dont on peut penser que les traces au sol s’étaient effacées plus rapidement.

Un élément particulier dans la topographie du site semble faire le lien entre les deux groupes de tombes. Il est matérialisé par un espace laissé vide de fosses, qui affecte la forme d’un rectangle de 5 m sur 6 m. Sa longueur pourrait être porté à 8 m si l’on considère (à partir de quelques éléments d’interprétation que nous ne développerons pas ici) qu’une rangée de quatre tombes a pu être implantée ultérieurement dans la partie occidentale de cet espace. Il pourrait donc s’agir d’une aire d’activité particulière liée aux rituels funéraires, mais on ne peut s’empêcher d’envisager aussi l’hypothèse d’un bâtiment en matériaux périssable dont toute trace au sol aurait disparu en raison de l’érosion agricole. L’indigence des données ne permet pas d’aller plus loin dans l’interprétation de cette construction supposée (chapelle funéraire, mausolée, etc.).

Comme pour le premier groupe, toutes les tombes de la deuxième nécropole sont orientées. Elles sont presque systématiquement organisées en rangées. Les sépultures qui paraissent à l’écart en périphéries nord-est et sud-ouest le doivent probablement à la disparition des tombes voisines dans deux secteurs particulièrement affectés par l’érosion agricole.

Cette deuxième phase est ensuite caractérisée par des fosses moins profondes, et présentant une architecture très différente, éléments que l’on ne peut attribuer à un brusque changement de pratique funéraire au sein d’un même groupe, et qui renforce encore la coupure avec le groupe précédent. Les effets de parois observés sur la position des ossements, des alignements de galets utilisés comme éléments de calage de planches, et, dans un certain nombre de cas des traces rectilignes révélées par une coloration ou une texture différentes du sédiment témoignent de l’utilisation de coffres de bois aménagés à même la fosse. Ils délimitaient un espace assez large pour le défunt, qui reposait sur un fond plat. Les mains sont ramenées sur le pubis, plus rarement sur le ventre, les coudes étant de fait nettement écartés du corps. La décomposition en espace libre est évidente au vu du déplacement notable de certains ossements dans le processus de décomposition.

En règle générale, au sein de ce groupe, les squelettes sont mal conservés, certains ayant même totalement disparu, les fosses ne livrant que le mobilier accompagnant le corps. La mauvaise conservation des ossements dans les sépultures d’époque mérovingiennes est un fait souvent observé sur les sites régionaux. Le mode de décomposition dans un large coffre non colmaté a probablement favorisé une dégradation chimique des ossements plus importante et dans un laps de temps assez court après l’inhumation. On peut aussi évoquer à ce sujet que les VIème et VIIème s. apparaissent comme une période de crise démographique, avec des populations présentant sans doute, sur un plan général, un état sanitaire assez médiocre (ce qui favorisa notamment, rappelons-le, l’épidémie de peste du VIème siècle et ses multiples retours). Peut-on établir un lien avec ce constat sur l’état de conservation des squelettes contemporains dans les nécropoles ? C’est une question qui mérite à notre sens d’être posée.

Contrairement au premier groupe enfin, la mode de l’inhumation habillée apparaît dès lors systématique, avec la présence de parures vestimentaires dans presque toutes les tombes. On n’observe cependant aucun dépôt d’objet dans les fosses, et le mobilier est exclusivement associé à la parure du défunt. L’élément largement prédominant est constitué par une garniture métallique de ceinture, parfois très simple. Chez les hommes, on observe la présence assez fréquente d’une sacoche ou d’une aumônière, portée sur le côté (à droite le plus souvent), parfois associée à un couteau. Presque toujours, lorsqu’il y a une aumônière, on retrouve sur le même côté une boucle métallique simple contre la partie supérieure et interne du fémur. Il s’agit, à n’en pas douter, d’un dispositif de maintien de l’aumônière au moyen d’une sangle passant au niveau de l’aine pour entourer le haut de la jambe, le tout étant associé au ceinturon. Outre les couteaux, deux cas de port de coutelas ont été reconnus. Dans quatre cas le sujet portait un seul éperon, toujours retrouvé étroitement associé à l’un des talons. Enfin deux petits dépôts monétaires ont été découverts dans des tombes masculines.

En ce qui concerne les tombes féminines, l’élément de parure essentiel reste encore la garniture de ceinture, dont le site a livré un remarquable corpus typologique. Une seule sépulture a livré une paire de fibules discoïdes, objets par ailleurs singulièrement absent du costume féminin à Bénazet. Dans un cas, une série d’épingles de formes variées, retrouvée au contact de la calotte crânienne, matérialise la présence d’une coiffe.

Un autre des intérêts de la fouille est d’avoir livré des ensembles en contexte de plaques aquitaines, bien cataloguées et classées du point de vue typologique, mais jusqu’ici mal datées. Les datations radiocarbones fournissent ensuite une série intéressante de références pour les productions étamées particulièrement nombreuses en Aquitaine, mais tout aussi mal datées. Il semble que les objets les plus anciens soient représentés par les plaques en U à trois bossettes (type Lerenter C29 et C4) qui pourraient apparaître dès le milieu du VIème siècle. Parmi les plaques linguiformes de taille plus importante, à sept ou neuf bossettes (Lerenter B23 et B24), celles dont la largeur s’affine vers l’extrémité distale pourraient être centrées sur la seconde moitié du VIème siècle, alors que les formes plus massives seraient plutôt à mettre autour de 600 ou au début du VIIème siècle. En ce qui concerne les petites plaques triangulaires à trois bossettes, associées à une contre-plaque et souvent à une troisième plaque du même type (Lerenter D14), un exemplaire de Bénazet daté par radiocarbone se situerait à la charnière des VIème et VIIème siècle. Enfin les plaques trapézoïdales à terminaisons en queue d’aronde (Lerenter B15) se placeraient franchement dans la première moitié du VIIème siècle (sép 178). Notons que le site de Bénazet n’a pas livré de grandes plaques rectangulaires comportant souvent des barrettes transversales entre les bossettes, pourtant bien connues sur le plan régional, ni de plaques allongées à 10 bossettes (Lerenter D22). Ces objets étant généralement considérés comme les plus tardifs au sein des productions aquitaines, nous sommes tentés de les placer dans la seconde moitié du VIIème siècle, séquence chronologique qui semble très discrète sur le site de Bénazet.

Ce premier essai de datation de mobiliers aquitains à l’aide de la méthode du radiocarbone fournit quelques grandes tendances chrono-typologiques, qui présentent d’emblée une certaine cohérence. Elles demandent néanmoins à être complétées par d’autres études similaires, et surtout par une multiplication des analyses pour permette un croisement des données nécessaire à l’établissement d’une chronologie plus assurée.

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LA PHASE FINALE DE LA NECROPOLE

Sépulture 101 de la Nécropole de Bénazet

Sépulture 101 de la Nécropole de Bénazet

L’activité funéraire se poursuit sur le site jusqu’au début du VIIIème siècle, avec semble-t-il une baisse d’intensité à partir du milieu du VIIème siècle, suivie d’un regain à la fin du siècle ou au début du suivant, évolution qu’il est difficile d’estimer précisément en raison du faible nombre de critères pertinents.

La continuité topographique de l’implantation des nouvelles inhumations à partir des rangées du deuxième groupe apparaît certaine. La nécropole se développe vers le nord et vers l’est, où plusieurs tombes ont été datées de la dernière période. On observe ensuite une extension plus importante dans la partie sud, où un ensemble de tombes semble former un nouveau groupe relativement individualisé.

L’absence de mobilier caractéristique dans une grande partie de ces tombes tardives et l’impossibilité de multiplier les datations radiocarbones ne nous ont pas permis de mesurer exactement le processus chronologique de formation de cet ensemble. Celui-ci présente néanmoins des caractères propres qui marque une phase spécifique de l’extension du site.

Si une partie des tombes méridionales présente un même type d’aménagement que les précédentes (fosses peu profondes, coffres de planches et décomposition en espace libre avec dégradation importante du squelette), on voit cependant se dessiner une modification dans le traitement de la sépulture. Les fosses ont tendance à s’approfondir ; leurs contours sont moins  nettement perceptibles à la fouille. Dans plusieurs cas le fond de la fosse n’est pas  aménagé de façon aussi plane que dans la phase précédente, et il n’est pas aussi large (effet de gouttière et constriction latérale). Les connexions des articulations osseuses sont plus strictes (décomposition dans un espace semi-colmaté ? utilisation de linceul ?). De fait les ossements s’avèrent à nouveau mieux conservés. Enfin  apparaissent dans ce groupe des sépultures doubles, sept cas dont quatre au moins pour lesquels il est certain que les deux corps ont été enterrés de façon simultanée. Dans ce dernier scénario, on voit même une véritable mise en scène des corps : un coude et une jambe de l’un des individus étant posé de façon ostensible sur le second.

Lors de cette phase, le mobilier vestimentaire a tendance à s’appauvrir, voire à disparaître. Par contre apparaissent des agrafes à doubles crochets, en alliage cuivreux ou en fer, parfois par paire, et dans un cas reliées par une chaînette. Situées souvent au niveau de la poitrine, il n’est pas évident de déterminer s’il s’agissait d’éléments vestimentaires ou d’agrafes de linceul, propres au rite funéraire. La présence de perles pourrait, sans certitude, privilégier la première hypothèse. Outre plusieurs plaques boucles en fer damasquiné de types tardifs, on dispose d’une série originale de plaques boucles avec contres plaques (4 exemplaires) dont  la forme fine et allongée, ainsi que la section de la boucle en tronc de cône, les apparentent aux objets de ce type les plus tardifs (phase MR3, code 155 de Legoux et al. 2004). Elles présentent toutefois un contour crénelé particulier qui, à notre connaissance, n’est pas attesté dans le mobilier septentrional. L’homogénéité de cette série et le fait que l’on trouve un parallèle sur un site militaire tardif en Espagne wisigothique (Garcia, Vivo 2003, fig. 10 n°3 p 181), n’est pas sans susciter des questions sur l’origine de la population, ou d’une partie de celle-ci, inhumée à Bénazet à cette période.

En ce qui concerne la chronologie absolue de ce groupe, si certaines sépultures peuvent être placées dès le milieu ou dans la seconde moitié du VIIème siècle (une des sépultures doubles datée par 14C), d’autres s’avèrent plus tardives. Outre la série d’objets précédemment évoqués, plusieurs datations radiocarbones (dont l’une sur une sépulture ayant livré une plaque crénelée) s’accordent pour situer une partie au moins des inhumations à la fin du VIIème ou au début du VIIIème siècle (avec comme plus forte probabilité la dernière décennie du VIIème siècle et dans une moindre mesure les années 740-750). Comme dans de nombreux cas de “nécropoles de plein champ”,  cette phase marque la fin de l’utilisation funéraire du site de Bénazet.

En dernier lieu, cette nouvelle extension de la nécropole semble s’articuler avec deux zones vides de sépultures, ou presque. Si aucun d’entre eux n’a livré de mobilier permettant une datation absolue, leur organisation semble néanmoins concorder avec les orientations générales des sépultures et des rangées formées par celles-ci. La lecture du sol, dans cette partie du site composé presque exclusivement de graviers, s’étant avérée très difficile, il est probable qu’une partie de ces structures en creux nous ait échappée. Toutefois la dizaine de trous de poteaux reconnue semble délimiter une aire rectangulaire, qui peut correspondre à la présence d’un édifice, bâtiment ou enclos, d’environ 6 m sur 7 m. Deux fosses excentrées de part et d’autre au nord, et une troisième, plus distante, à l’angle du groupe méridional de tombes, témoignent d’une complexité de ces aménagements dont le détail nous échappe. Il faut noter enfin que deux sépultures ont été établies à l’intérieur de la structure sur poteaux. Elles sont suffisamment isolées des autres pour que cela paraissent accréditer la contemporanéité de ce bâti avec la phase finale de la nécropole. L’une des sépultures est datée de la charnière des VIIème et VIIIème siècles. Toutes les deux recelaient une paire d’agrafes à double crochet en bronze, avec chaînette pour l’une, et perles pour l’autre. Malgré la relative modestie de ce mobilier, elles semblent tout de même se distinguer au sein des tombes tardives. Il pourrait donc s’agir de deux personnes qui auraient bénéficié d’inhumations “privilégiées”.

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CONCLUSION ET RAPIDE MISE EN PERSPECTIVE HISTORIQUE 

La fouille extensive de la nécropole de Bénazet a permis de rassembler une série impressionnante d’informations susceptibles d’alimenter les diverses problématiques relatives au peuplement de cette partie du Toulousain durant la période des royaumes barbares. Bien que l’on ne possède pas de comparaisons vraiment efficientes sur le plan régional, puisque rares sont les nécropoles qui y ont été fouillées de façon extensive, ce site révèle une certaine originalité au regard de la somme des données, néanmoins relativement nombreuses, concernant la frange orientale du Toulousain.

Mobilier funéraire wisigothique au Musée d'Ardouin de Mazères

Mobilier funéraire wisigothique au Musée d’Ardouin de Mazères

La mise en évidence d’un établissement funéraire que l’on peut rattacher à un groupe de germains orientaux du Ve s. constitue semble-t-il une nouveauté dans le Sud-Ouest de la Gaule, qui n’avait jusqu’alors livré que des éléments épars et d’interprétation délicate. L’utilisation (exclusive ?) de cercueils monoxyles, non attestée dans les nécropoles gallo-romaines mais fréquente chez divers peuples germaniques et notamment dans la région danubienne, la pratique de la déformation intentionnelle du crâne qui, même à ce stade de l’étude, ne semble pas anecdotique dans le groupe, et même les rares éléments mobiliers (anneau d’oreille selon la mode danubienne, perle à pastilles, fibules et boucle de type germanique de la S356) constituent un faisceau d’indices suffisamment explicites pour envisager que le site a été choisi comme lieu d’inhumation par un groupe humain exogène et d’origine danubienne.

Si l’on peut évoquer la possibilité d’effectifs alano-sarmates intégrés à l’armée romaine du bas-Empire (mais dont la présence n’est du reste pas explicitement documentés dans notre région), un rapprochement avec l’installation en Aquitaine des Wisigoths comme fédérés en 418 (voire dès 412 ?) nous paraît plus probable. Leur présence dans le secteur de Bénazet (l’habitat correspondant n’est pas localisé) peut s’expliquer par un établissement choisi en fonction d’un intérêt stratégique : près de la rivière (point de passage ?) et surtout non loin de la limite de la cité de Toulouse en direction de la Méditerranée. Nous avons déjà évoqué l’interruption des inhumations qui a pu être consécutive au départ de ce premier établissement germanique à la suite de la conquête de la zone méditerranéenne vers 470. Néanmoins, nous devons rester prudent quant à cette hypothèse en raison de la marge d’incertitude que présentent les éléments de datation absolue. L’absence de mobilier typique de la culture gothique du début du VIème siècle dans les sépultures de ce groupe nous paraît toutefois constituer un argument probant pour envisager un arrêt des inhumations antérieur à la prise de contrôle de la région par le pouvoir mérovingien, et donc une discontinuité avec la phase funéraire suivante.

Celle-ci intervient semble-t-il dans les années 530, c’est-à-dire à l’époque ou les fils de Clovis contrôlent effectivement le Toulousain. D’emblée là aussi les pratiques funéraires (architecture de la tombe, inhumation habillée généralisée) et le mobilier témoignent de l’installation à Bénazet d’un nouveau groupe humain exogène, mais qui se rattache clairement à l’influence franque. La raison pour laquelle ces nouveaux arrivants utilisent le même site funéraire que leur prédécesseurs nous échappe (peut-être tout simplement parce que les vivants ont aussi réoccupé le même habitat ?).  Ils ne se mélangent pas toutefois. Les zones d’inhumation, bien que voisines, restent bien distinctes, du moins dans un premier temps.

Si le rapprochement entre le mauvais état constaté des squelettes de cette période et l’état sanitaire des populations contemporaines reste difficile à établir (mais devra rester présent à l’esprit lors des études anthropologiques), il n’en reste pas moins que cette époque correspond sans aucun doute à une phase de crise démographique extrême dans nos régions, marquée par des épidémies de peste récurrentes depuis 542, des famines régulières, alimentées par le contexte conflictuel entre Aquitaine franque et Septimanie wisigothique. Nous renvoyons pour ce contexte au tableau donné par P. Bonnassie (1991), qui énonçait il y a plus de deux décennies des questions que l’archéologie de terrain commence à peine à considérer dans nos régions.

Ce contexte géopolitique peut aussi être un élément d’explication à l’établissement de Bénazet : de même que les Goths (supposés) faisaient auparavant face à la Gaule méditerranéenne, les Francs d’Aquitaine (ou les Aquitains mérovingiens ?) faisaient face à la Septimanie voisine. Le caractère potentiellement militaire des parures masculines (que nous n’avons pas développé ici) pourrait étayer la fonction stratégique de l’établissement de Bénazet.

L’abondant mobilier livré par ce site permet aussi de soulever des questions relatives aux échanges entre les divers royaumes mérovingiens, à commencer avec la Burgondie : la série de huit plaques de type D (la plus importante sur un même site à notre connaissance), même si certaines ont pu être fabriquées localement, nous y incite évidemment. On sait que c’est une armée burgonde qui se fait battre à Carcassonne par les wisigoths lors des tentatives de conquête de la Septimanie par les Francs à la fin du VIe s. Le fait a peut-être un rapport indirect avec la présence de ces objets : certaines de ces troupes n’étaient-elles pas stationnés en Toulousain ?

Enfin le regain pressenti d’intensité des inhumations à la fin du VIIème siècle pourrait refléter celui de l’activité humaine autour du site, et trouver un parallèle avec la situation conflictuelle sur la frontière : entre 687 et 694, les Aquitains envahissent trois fois sans succès la Septimanie. On peut présumer que ce contexte a pu réactiver l’occupation des abords de la frontière.

Ici aussi apparaît la difficulté de confronter les plages chronologiques des données archéologiques avec les faits historiques. Les vestiges les plus tardifs peuvent appartenir aux décennies suivant l’an 700. Que faut-il dès lors penser de ce groupe de plaques qui trouvent leur parallèle exact sur un site militaire en Espagne, immédiatement antérieur à la chute du royaume wisigothique ? Peut-on envisager un reflux hispanique à Bénazet après 711 ? Wisigoths, le retour ?

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BIBLIOGRAPHIE

  • Barruol, G.(1973) : Informations archéologiques Languedoc-Roussillon, Gallia, 31, fasc. 2, p. 479 et fig. 3.
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2 commentaires sur “La nécropole de Bénazet (Aude), par Jean-Paul CAZES

  1. ils sont venus, ils sont repartis, ils sont revenus, ils font partie de nous, les Wisigoths ! merci pour ces trésors d’histoire !

    • C’est avec plaisir. Promouvons ensemble l’importance des Wisigoths sur le territoire français!
      A bientôt sur le MWV

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