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Découvrez Lunel-Vieil avec Claude RAYNAUD

Dans la plaine littorale du bas-Languedoc, entre Nîmes et Montpellier le village de Lunel Viel fait l’objet depuis 1980 d’une étude concernant l’évolution de l’habitat, du peuplement local et de la mise en valeur des terroirs. Cette enquête archéologique se déploie dans la longue durée depuis l’apparition d’une agglomération au Ier s. ap. J.-C. jusqu’à sa mutation médiévale sous la forme d’un village occupé jusqu’à nos jours. Suscitées par l’urbanisation des abords du village, les fouilles conduites durant près de 15 ans ont mis au jour plusieurs quartiers d’habitat et d’édifices publics, ainsi que les trois nécropoles qui font l’objet de la présente publication.

L’organisation de l’habitat, sa chronologie, son environnement économique ainsi que la topographie funéraire, ont donné lieu à plusieurs publications nourrissant l’histoire du village languedocien, particulièrement étudié dans ses antécédents, ses conditions d’émergence ainsi que son cadre architectural (voir publications de Claude Raynaud).

Longue genèse villageoise …
Plan d'ensemble des habitats et des nécropoles du Verdier (6), des Horts (8) et de St-Vincent (10) (cliché : Cl. RAYNAUD)

Plan d’ensemble des habitats et des nécropoles du Verdier (6), des Horts (8) et de St-Vincent (10) (cliché : Cl. RAYNAUD)

En dépit des mutations et des déplacements successifs, plus ou moins synchrones avec l’évolution des nécropoles, le village n’a cessé d’occuper le site jusqu’à nos jours. Quinze années de recherches ont permis de retracer la genèse de cette petite agglomération rurale, depuis le prologue à l’époque de la conquête romaine, sous la forme d’un habitat établi au IIe s. avant J.-C. mais précocément abandonné. Une nouvelle installation intervient près de deux siècles plus tard avec une autre ampleur lorsque sont bâtis, au carrefour de voies empierrées, plusieurs quartiers d’habitat ainsi qu’un ensemble d’édifices publics, au cours des années 50-80 de notre ère. Si l’établissement conserve une taille modeste, ses constructions n’excédant jamais 2 ha, s’ouvre alors une longue phase de croissance et de transformation de l’agglomération, des années 80 jusqu’au début du IIIe siècle, suivie d’un lent déclin du milieu du IIIe à la fin du IVe siècle. Le Ve siècle est marqué par l’abandon du premier établissement au profit de deux nouveaux secteurs d’habitats, au Nord-Ouest à Saint-Vincent et au Nord-Est au Verdier (n° 7), tous deux occupés jusqu’au VIIe siècle. L’évolution de l’habitat, jusqu’alors précisément cernée grâce à plusieurs fouilles étendues, nous échappe par la suite tant qu’aucune étude ne permet de caractériser la nouvelle installation du Verdier. Du VIe au Xe siècle, c’est essentiellement en négatif à travers les nécropoles des Horts et de Saint-Vincent, que l’on perçoit la continuité de l’occupation. Si l’habitat carolingien reste à localiser, l’existence d’une enceinte fossoyée aux VIIIe-IXe s. autour de l’église Saint-Vincent, marque la présence d’une « communauté » permanente, soucieuse de maîtriser le développement de l’aire sépulcrale. La même préoccupation suscite l’érection d’un mur d’enceinte autour de l’église Saint-Vincent au Xe ou XIe siècle, dans un habitat que de nouvelles découvertes, aires d’ensilage en particulier, permettent de saisir à nouveau, en voie d’extension ou de stabilisation. Cette fixation du village s’opère aux XIIe et XIIIe s., période à laquelle succède l’enracinement des XIVe et XVe s. qui ont légué au village moderne l’essentiel de sa trame bâtie.

De la nécropole au cimetière

Le village de Lunel-Viel livre trois dossiers concernant la topographie et les pratiques funéraires: le Verdier pour illustrer la diversité de la nécropole antique, du IVe au VIe s., les Horts pour aborder une première normalisation de l’espace funéraire, aux VIe et VIIe s., puis Saint-Vincent pour suivre l’attraction sépulcrale  ad sanctos, à quoi s’ajoutent quelques sépultures établies au VIe s. dans les ruines de l’agglomération antique. Au total, ces dossiers informent quatre temps d’une évolution millénaire, quatre figures de la topographie funèbre d’une modeste agglomération, quatre assemblages dont l’intérêt est de ne jamais s’exclure mais d’offrir au contraire des lectures complémentaires. Pour cerner ce que fut la transition des temps antiques au haut Moyen Age, arrêtons-nous sur les deux premiers dossiers, du Verdier et des Horts.

La nécropole du Verdier

Nécropole du Verdier, mobilier céramique d'une sépulture de la fin du IVème siècle (Cl. Raynaud)

Nécropole du Verdier, mobilier céramique d’une sépulture de la fin du IVème siècle (photo : Cl. RAYNAUD)

La nécropole du Verdier illustre avec ses 340 sépultures le développement d’une nécropole de la fin de l’Antiquité en Gaule Narbonnaise. Par delà certaines particularités locales, les multiples points de comparaison avec des données jusqu’alors fragmentaires, soulignent sans surprise l’homogénéité des pratiques funéraires au sein de la Provincia.

Au Verdier les premières inhumations, établies dans des fosses nord-sud, font l’objet de dépôts abondants où se perpétuent des pratiques déjà connues dans le haut Empire, avec cependant comme innovation la recrudescence du dépôt monétaire, observé en mainte occasion dans les nécropoles contemporaines. Dépôt d’effets personnels et/ou offrande d’une part de repas : ces sépultures offrent l’image d’une sociabilité mortuaire méditerranéenne.

Ensuite, l’ensemble se déployant dans un espace agricole sans obstacle, les tombes adoptent progressivement l’orientation est-ouest durant la première moitié ou vers le milieu du IVe s. Parallèlement la quantité du mobilier déposé dans les tombes faiblit graduellement, signe non pas d’un appauvrissement de la population locale mais plutôt d’un dépouillement des pratiques funéraires qui en viennent à revêtir un caractère de moins en moins matériel et de plus en plus symbolique. En même temps s’affiche une faible différenciation des gestes funéraires, tant le dépôt que la conception de la tombe qui, à quelques exceptions près, n’éclaire pas l’éventail des richesses. Doit-on voir là l’effet d’une réalité sociale peu contrastée ou bien le reflet d’une eschatologie empreinte d’humilité ? Pour une fois, la réponse sera nette car m’y invite la fouille de l’habitat voisin : si par l’abondance du catalogue la nécropole du Verdier constitue l’un des ensembles les mieux dotés du Midi, la qualité du mobilier « funéraire » ne s’écarte en rien de ce qui apparaît dans les maisons. Tuiles, planches, dalles et moellons, parfois réutilisés, sont les mêmes matériaux que dans les constructions  des quartiers voisins. A égale distance entre profusion ostentatoire et ascèse, les villageois sont inhumés, quel que soit l’âge et le sexe, avec un viatique dont la modestie fait écho au cadre de leur vie passée.

A ce point ne peut manquer de se poser la question de la christianisation, traditionnelle grille de lecture des pratiques funéraires tardo-antiques. Les observations du Verdier ne donnent guère prise à une telle approche, quand aucun signe ne manifeste la part prise de la nouvelle religion dans les funérailles villageoises.

Vient ensuite le temps d’une nouvelle mutation, peut-être vers la fin du Ve s., sûrement au VIe s. lorsque disparaît tout effet personnel dans la sépulture, à quelques exceptions près. La tombe opère alors sa mutation elle aussi, dans des fosses rupestres qui furent un temps attribuées au haut Moyen Age mais dont on peut désormais situer l’émergence dès l’Antiquité finissante. Occupée jusqu’aux premières décennies du VIIe s., la nécropole du Verdier entre alors en discordance avec la nécropole voisine des Horts où de nouvelles pratiques se font jour. Sociaux, culturels ou ethniques, des contrastes apparaissent alors au sein de la population locale.

La nécropole des Horts

Nécropole des Horts, sépulture féminine dans un coffre en bois, avec 2 fibules digitées de type wisigothique et une boucle de ceinture, fin Vème-début VIème siècle (photo : Cl. RAYNAUD)

Nécropole des Horts, sépulture féminine dans un coffre en bois, avec 2 fibules digitées de type wisigothique et une boucle de ceinture, fin Vème-début VIème siècle (photo : Cl. RAYNAUD)

Si les contraintes de terrain n’ont pas autorisé une fouille exhaustive, les 140 tombes fouillées aux Horts représentent néanmoins une riche base d’analyse. Les tombes des Horts entrent dans la typologie du sud-est de la France, mais fournissent cependant un échantillon qui se distingue nettement du Verdier avec des types jusqu’alors passés inaperçus et appelant des comparaisons septentrionales. Le coffre en tuiles, si fréquent au Verdier, n’apparaît plus aux Horts, non plus que la tombe en amphore, la fosse rupestre ni la cuve maçonnée. Quant au cercueil, absent durant les phases les plus récentes du Verdier, il n’est représenté au Horts que par un unique exemplaire (voir photo), tandis que le coffre de bois non cloué, peu fréquent jusqu’alors, connaît un développement sensible avec 16 exemples, représentant près de 26 % des tombes conservées. La bâtière connaît la même érosion avec seulement quatre attestations, le bois remplaçant dans deux cas les tuiles des parois.
Nécropole des Horts, plan de répartition des différents types de tombes (cliché : Cl. Raynaud)

Nécropole des Horts, plan de répartition des différents types de tombes (cliché : Cl. Raynaud)

A côté de ces types anciens en voie d’abandon, la nécropole des Horts se caractérise par les tombes en pierre, massives. Les coffres en dalles ou en lauzes dominent l’ensemble avec 21 attestations représentant près de 34% du total. Très proches des précédents, les coffres mixtes associent aux dalles et aux lauzes quelques parties en bois, dans 12 cas (16,35%). A ces tombes en pierre s’ajoutent les 7 sarcophages (11,2%) qui ont échappé aux pillages ayant fait disparaître une quantité au moins égale de ces tombes. Au total les cuves de pierre, monolithes ou assemblées, représentent 40 cas, soit plus de 64 % de l’ensemble des Horts, probablement en deçà de leur représentation initiale qui pouvait avoisiner les 80%.

La topographie de l’ensemble en précise la singularité avec notamment la régularité de l’orientation des tombes, qui s’alignent en rangées selon la figure classique de la nécropole du haut Moyen Age. Au plan régional cependant, la nécropole des Horts  se singularise autant par l’étonnant répertoire de tombes aux types inconnus jusqu’alors dans la région, que par la découverte de deux stèles chrétiennes, ou encore par l’abondance d’un mobilier de parure jusqu’alors peu fréquent dans la région.

Nécropole des Horts, plaque-boucles, fin Vème-VIème siècle (photo : F. Leyge, Musée de Lyon)

Nécropole des Horts, plaque-boucles, fin Vème-VIème siècle (photo : F. Leyge, Musée de Lyon)

Parmi les 62 tombes ayant échappé aux destructions, 40 ont livré un mobilier funéraire, ce qui représente 64,5 %, proportion tout à fait notable en regard de la rareté généralement observée dans les régions méditerranéennes, contrairement aux régions septentrionales où ce mobilier peut apparaître dans plus de 80 % des tombes. Les différents types de tombes ne contenaient pas du mobilier en proportions comparables, les constructions en bois ou bois et dalles apparaissant privilégiées, contrairement aux coffres en dalles, sous représentés en termes de mobilier.

Ce mobilier se rapporte majoritairement à la parure et au vêtement avec des boucles, plaque-boucles, tenons à bélière, boucles d’oreille, bracelets, bagues, fibules et épingles. Ces éléments étaient disposés au contact du squelette, dans la position qu’ils devaient avoir sur le vêtement. Divers ustensiles, couteaux, style, fusaïoles, étaient associés au mobilier vestimentaire qu’ils complétaient au titre d’effets personnels. Tout en entrant dans une «ambiance mérovingienne» qui recouvre l’ensemble de l’Europe occidentale, ce mobilier ne revêt pas le caractère d’opulence qu’il peut prendre dans certaines sépultures privilégiées des régions septentrionales. Aux Horts comme dans l’ensemble de la Gaule du sud-est, la parure des VIe-VIIe siècles demeure sobre, essentiellement composée d’alliage cuivreux et de fer, les métaux précieux et le décor élaboré n’intervenant que pour quelques pièces singulières, moins d’une dizaine sur la centaine qu’a livré l’ensemble de la nécropole.

La nécropole des Horts est donc dominée par la pratique dite de « l’inhumation habillée ». On doit cependant souligner l’ambiguïté de cette dénomination qui oppose trop catégoriquement les pratiques de la période mérovingienne, où le goût pour la parure et la vêture des défunts se manifeste singulièrement, aux pratiques antérieures où les éléments de parure, moins nombreux et moins voyants, étaient tout de même présents au Verdier.

Une lente mutation des pratiques funéraires

Retenons in fine l’idée d’une ample mutation opérée au cours des VIe et VIIe siècles, mutation sensible tant au niveau des techniques d’agencement des tombes qu’à celui du mode d’inhumation «habillée», ou encore en ce qui concerne le mobilier de parure. Sans rompre brusquement avec les traditions antérieures, dont bien des traits se transforment lentement, la nécropole des Horts témoigne d’un renouvellement des gestes funéraires, sous la double influence de la christianisation – explicite à travers deux stèles frappées de la croix- et des modes vestimentaires barbares présentes dans les parures funèbres. Le changement est à tel point sensible que l’on doit se demander s’il ne se trouve pas à l’origine de l’abandon progressif de la nécropole du Verdier, qui persista néanmoins durant le VIe s. sans être touchée par une telle mutation, et du déplacement de l’aire sépulcrale : changeant d’habitudes, les lunellois éprouvaient peut-être le besoin d’inscrire désormais la mémoire de leurs défunts en d’autres lieux.

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Eléments bibliographiques :

Cl. Raynaud dir.  Archéologie d’un village languedocien. Lunel-Viel (Hérault) du Ier au XVIIIes siècle, Monographies d’Archéologie Méditerranéenne, 22, Lattes, 2007, 407 p.

Cl. Raynaud dir. Les nécropoles de Lunel-Viel (Hérault) de l’Antiquité tardive au Moyen Age,  Revue Archéologique de Narbonnaise, supplément 41, 2011,  356 p.

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